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Chronique de la rue

Quand une interaction positive permet de mettre en lumière tout ce qui ne va pas dans les interactions habituelles.

Il y a quelques soirées de ça, je promenais mon chien aux alentours de 21h30 dans mon quartier quand j’ai entendu quelqu’un m’interpeler de l’autre côté de la route. Je me suis retournée et j’ai vu un homme dans un gros camion gris garé sur le trottoir d’en face. Il m’a souri et m’a demandé : « Je peux vous poser une question personnelle ? ». Quand j’ai acquiescé, il a continué :

« Est-ce que vous êtes célibataire ? ».

« Non, mariée. » j’ai répondu avec un sourire.

« Ah ! Bonne soirée à vous alors ! »

« Bonne soirée ! »

Et je suis rentrée chez moi.

Dans un monde parfait, j’aurais déjà oublié cette interaction. Dans un monde parfait, je n’aurais aucune raison d’écrire un article à partir de cette anecdote. Dans un monde parfait, ce serait banal. Et dans un monde parfait, je n’aurais pas passé plusieurs jours à garder un goût amer en bouche à cause de ces quelques secondes d’échange.

Je n’ai absolument rien à reprocher à cet homme. Je n’aime pas les #notallmen, mais je tiens à le dire avant de rentrer dans le vif du sujet. Cet homme a tout fait comme il fallait : il n’a pas envahi mon espace, il est resté ultra poli, il a fait en sorte que je puisse dès le départ dire si je suis intéressée ou non (et en plus n’a même pas demandé si j’étais mariée comme beaucoup le font, donnant l’impression que ce qui leur importe c’est si on appartient à un autre homme ou non). Et il a pris le rejet de façon tout à fait naturelle et sans essayer ni d’argumenter, ni de me faire payer mon rejet avec insultes et/ou violences physiques. Donc vraiment, je sais que la barre est au sol, mais je donne 20/20 à ce monsieur et si tous les hommes étaient aussi parfaits dans leurs interactions, je n’aurais pas à écrire un article sur cette histoire.

Mais les hommes sont loin d’être parfaits et notre monde ne l’est pas plus. On est dans la vraie vie ici. Et cette interaction positive de drague de rue, je peux la ranger avec la demi-douzaine d’autres interactions du genre que j’ai eues dans ma vie, et dont je me souviens très précisément, parce qu’elles sont l’exception, pas la règle. J’ai au moins trois fois plus d’histoires d’agressions après avoir dit à un homme me draguant dans l’espace public que je n’étais pas intéressée que d’histoires qui se finissent bien comme celle-ci. Quant aux insultes, et tentatives de forçage, j’ai perdu le compte depuis bien longtemps.

Dans le monde dans lequel on vit, être une femme dans l’espace public n’est pas quelque chose d’anodin. Particulièrement quand on est seule. Et je suis très souvent seule, à pieds, ou dans les transports en commun. Je connais quelques femmes qui me disent avoir très peu d’expériences de ce qu’on appelle (de façon que je trouve souvent minimisante) le harcèlement de rue. Quand on discute, très souvent je découvre qu’elles utilisent leur voiture et/ou qu’elles sont peu seules dans les espaces publics.

Être une femme (seule) dans l’espace public c’est subir du harcèlement de rue quasi-quotidiennement. A l’époque où je faisais 4+ heures de transports par jour pour aller au boulot, c’était au moins une fois par jour, souvent plus. Une des raisons pour lesquelles je veux être en télétravail à 100% c’est pour éviter ce genre de situations. Aujourd’hui, ça m’arrive beaucoup moins souvent. Plusieurs fois par mois, beaucoup moins qu’avant. Sauf que ça m’arrive en général dans mon quartier, ce que je trouve toujours beaucoup plus angoissant, parce que c’est un endroit que je ne peux pas éviter, et parce qu’on peut facilement me suivre et voir où j’habite (ce qui m’est arrivé plusieurs fois déjà).

Bref, pourquoi je parle de ça alors que je n’ai pas vécu de harcèlement de rue ce soir-là ? Parce qu’en fait, tant que je n’étais pas rentrée chez moi saine et sauve, je ne savais pas ce qui m’attendait. Et que même si cet homme a fait tout exactement comme il faudrait le faire tout le temps, je n’ai pas vécu cette situation de façon apaisée.

Ca a commencé quand je l’ai entendu m’interpeler. Avant même de me retourner, je me suis demandé « est-ce que je peux faire semblant de ne pas l’avoir entendu ? ». Je n’avais pas mon casque audio (j’essaie d’éviter parce que je veux pouvoir être réactive pendant les balades), il n’y avait aucun bruit dans la rue et je n’avais aucun moyen de vraiment esquiver donc je me suis retournée.

En me retournant, j’ai regardé autour de moi. La rue était presque vide mais il y avait à quelques mètres de là l’association des boulistes de ma ville qui était en train de dîner devant leur bâtiment. Il n’y a que des hommes dans cette association, donc je ne pouvais pas vraiment compter sur eux pour intervenir naturellement en cas de problème, mais ils ne m’ont jamais importunée depuis trois ans que je les croise toutes les semaines donc je pense qu’en cas de gros problème j’aurais pu les interpeler pour demander de l’aide… Ou au moins, leur présence avait peut-être une chance d’éviter que la situation ne dégénère trop.

J’ai vu l’homme dans son camion et je me suis dit qu’au moins avec un camion il risquait moins de vouloir me suivre. Il était garé dans une petite place et donc aurait eu pas mal de manœuvres à faire pour s’en sortir, ça m’aurait laissé le temps de prendre un peu d’avance. Le fait qu’il ne sorte pas de son véhicule et ne me fasse pas signe d’avancer m’a rassurée mais je me suis tenue prête à déguerpir s’il semblait vouloir faire une de ces deux choses.

Il m’a demandé s’il pouvait me poser une question indiscrète et je me suis insultée mentalement pour avoir repoussé depuis des mois le fait de racheter une fausse alliance. C’est pas un bouclier parfait, mais le fait de ne pas en avoir est une brèche qui rend mon « je suis mariée » souvent caduc. Plusieurs fois les hommes m’ont répondu qu’ils ne me croyaient pas parce qu’il n’y avait pas de bague, c’est plus simple d’en avoir une comme ça on évite cette brèche. J’ai donc caché l’air de rien ma main gauche derrière ma jambe et me suis noté mentalement qu’il fallait que je me rachète une bague pouvant passer pour une alliance.

Pendant que je lui répondait que j’étais mariée, j’ai tourné mon corps vers la « sortie » (dans la direction de là où j’allais à la base) et tiré un peu sur la laisse de mon chien discrètement pour qu’il s’agite afin de pouvoir le prendre comme excuse pour filer si le mec essayait de contre-attaquer. En même temps, je me préparais mentalement mes réponses à toutes les questions qui en général suivent le fait que je dise que je suis mariée (souvent « vous avez des enfants ? » ou « et il te laisse sortir le chien seule ? »…). C’est pas très compliqué, ça fait des années que mes scripts sont au point, avec la répétition on finit par avoir l’habitude.

Quand il m’a dit au revoir, je n’ai même pas pris le temps d’être agréablement surprise. J’ai filé dès la première occasion. Après avoir fait deux-trois pas j’ai entendu une portière claquer derrière moi et là mon "flight or fight" s’est déclenché. J’ai accéléré un peu le pas (si tu accélères trop tu motives la chasse) et me suis forcée à ne pas me retourner tout de suite (si tu croises le regard du gars, tu empires les choses). J’ai profité d’un croisement pour tourner la tête avant de traverser et voir s’il était en train de me suivre ou non. Je n’ai vu personne, et le camion était toujours à sa place, mais je ne pouvais pas voir s’il était toujours dedans donc ça ne m’a pas complètement rassurée.

J’étais dans ma rue, ce qui est à la fois une bonne chose (je peux rentrer vite chez moi) et un problème (potentiellement il verrait où j’habite). J’ai donc accéléré encore un peu le pas et avancé jusqu’à un bout de virage où je pouvais me retourner un peu mieux sans être vue pour vérifier que je n’étais pas suivie. Il semblait n’y avoir personne derrière moi. J’ai fait les derniers mètres me séparant de mon immeuble en longeant le mur (pour ne pas être visible de la rue derrière grâce au virage), ai sorti mes clés à l’avance et suis très rapidement rentrée chez moi pour éviter au plus qu’on puisse voir.

C’est une fois chez moi, une fois sortie de l’état d’hypervigilance que ce genre de situations crée en moi, que j’ai réalisé que le mec avait été parfait, que je venais de vivre une des rares situations de drague de rue dans ma vie qui ne s’était pas finie dans la violence.

Et du coup depuis plusieurs jours je ne décolère pas. Parce que je n’ai pas pu apprécier cette interaction. Parce que je n’ai pas pu la vivre comme une interaction banale. Parce que, malgré le fait que cet homme a tout fait pour être correct, ça a quand même eu un impact négatif sur moi, que ça m’a quand même gâché la soirée et ramenée à plein de traumas.

C’est pour ça que quand on parle drague dans les lieux publics, je dis que je n’en veux pas, point. C’est pour ça que c’est impossible de faire dans le compromis. De dire que « oui quand c’est fait d’une façon respectueuse pourquoi pas. » Parce qu’on vit dans un monde où ce genre de rencontres se finissent mal bien plus souvent qu’elles ne se finissent bien. Et qu’on doit donc s’en protéger. Et que tant qu’on n’est pas en dehors de l’interaction, qu’on n’est pas de retour en sécurité chez soi, on ne sait pas dans quel genre d’interaction on est. Parce que des hommes très polis qui finissent par me suivre jusqu’à chez moi, j’en ai rencontré bien plus que des hommes très polis qui me laissent rentrer chez moi tranquille. Parce que des hommes très polis qui m’insultent et me menacent, j’en ai croisé bien plus que des hommes très polis qui ne disent plus rien après la salutation de fin.

Donc malgré cette poignée d’exceptions vécues dans ma vie, je continuerai à militer pour que les hommes arrêtent de nous importuner dans les espaces publics (quoi qu’en disent Catherine Deneuve et ses copines). Dans un monde où être une femme seule dans l’espace public ne serait plus un danger constant, je n’aurais aucun problème à ce genre de drague de rue. Mais dans un monde où tant que je ne suis pas chez moi je ne suis pas sûre d’être en sécurité, même les interactions les plus innocentes ont un impact beaucoup trop négatif pour que je les considère comme acceptables.

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