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Interview de Sonia Becquet - Nos enfants trans

Sonia Becquet, mère d'une enfant trans et militante pour les droits des personnes trans répond à nos questions sur l'actualité et sur les mobilisations en cours...

*Un matin est apparue sur mes réseaux sociaux une tribune de parents d'enfants trans. J'ai tout de suite eu envie de soutenir cette lutte et je me suis dit qu'une interview de la personne qui signait cette tribune serait une bonne idée.C'est comme ça que j'ai contacté Sonia Becquet et lui ai proposé une interview où on parlerait des enfants trans, de ce que ça veut dire de les soutenir et accompagner en tant que parents, de comment on s'organisait pour lutter et des actualités du moment sur le sujet.

Cette interview était prévue pour la deuxième édition du magazine, courant juin. Mais Sonia m'a fait remarquer que ça serait mieux si on pouvait la publier avant que la proposition de loi de Les Républicains ne passe, le 28 mai. Alors avec les collègues du magazine on a trouvé que le 17 mai, journée mondiale contre l'homophobie, la transphobie et la biphobie, était la date parfaite pour ça.*

Magali

Pour commencer, est-ce que tu peux nous raconter comment tu es arrivée à t'intéresser à la question de la transition de genre chez les enfants ?

Sonia

Même avant d'avoir des enfants, ce qui a été mon introduction sur le sujet, c'est la petite série d'Océan. J'étais vraiment très loin du sujet, je ne connaissais pas de personne concernée dans mon entourage. Ça a vraiment été, je pense, mon premier contact à la notion de transidentité.

Notamment parce que je viens d'une famille où l'homophobie et la transphobie sont très présentes. Depuis toute petite, j’ai entendu des discours affreux sur l'homosexualité, disant que c'est contre-nature. Du coup, j’ai dû faire tout un travail de déconstruction sur le sujet et cette série documentaire a vraiment été ma première entrée au sujet de la transidentité, surtout de sa totale normalité.

Après, j'ai lu une BD qui s'appelle Transitions où une maman raconte son parcours et son cheminement face à la transidentité de son enfant. C'était intéressant parce qu'on voit qu'elle vit mal les choses au début, et comment elle se renseigne, se sensibilise, qu'elle est accompagnée... En même temps, c’est très pédagogique.

La troisième chose, c'est le documentaire Petite Fille.

J’avais découvert la transition en tant avec Océan, le côté ado, jeune adulte avec la BD Transitions mais quand j'ai vu Petite Fille, j’ai réalisé que ça pouvait arriver beaucoup plus tôt.

Pour revenir à notre expérience, quand on a observé chez E. les premières étapes, vers l’âge de 3 ans et demi, j’ai tout de suite compris que quelque chose se passait. À cet âge, je pense que ce n’est jamais de but en blanc « Vous vous êtes trompés, je suis une fille. » Ça passe par plein de petites étapes.

Au début, elle s'identifiait systématiquement aux personnages féminins des dessins animés. Alors que son frère, lui, s'identifiait aux personnages masculins. Après, E. était toujours la maman dans les jeux. Puis, quand elle allait chez les copines, elle se déguisait en princesse. On lui a donc offert une robe de princesse. Je me rappellerai toujours la joie dans ses yeux et la façon dont elle faisait tourner sa robe en disant « Regarde comme je suis belle maman ! ». Quand elle a commencé à nous demander de la présenter comme notre fille aux personnes extérieures, on s'est dit qu’on avait quand même passé pas mal d'étapes et qu'on devait être accompagné dans ce chemin. On ne se sentait pas capable, avec notre faible connaissance et notre transphobie intégrée (que nous avons toutes et tous, puisque vivant dans une société transphobe), de l’accompagner correctement.

En parallèle, j'ai commencé à suivre pas mal de personnes trans sur Instagram. J'ai continuer à me sensibiliser sur la question, à lire des choses, à regarder, à écouter. D'ailleurs, j'ai fait une petite liste de tout ce que j'ai pu lire. C'est aussi plus simple pour moi, de dire à mes interlocuteurices : « On n'est pas au même niveau d'information, donc je te file ma liste, tu lis tout, tu écoutes tout et après, on en parle si tu veux. Mais tu fais ce premier travail là-dessus. »

Magali

Justement, ça me fait me demander dans quelle mesure la transition de votre fille, et le fait que vous la souteniez, a été impactant socialement pour votre famille.

Sonia

Quand elle a commencé à porter des robes, il s’est passé un incident à l’école, et des proches nous ont fait cette réflexion : « Vous devriez faire en sorte qu’elle ne s’habille en fille qu’à la maison. ». Je me suis rendu compte du rôle de tout un chacun de faire respecter les normes sociales dominantes. C'était dit avec bienveillance. Un conseil pour éviter qu’elle souffre. Une volonté de la protéger. Mais, cette bonne intention revenait aussi à dire que ça lui passerait, et qu'en attendant, un garçon ne porte pas de robes.

Là où j'ai de la chance, c'est que j’habite dans une ville avec une communauté LGBTQIA+ bien implantée. Je suis entourée de personnes alliées, qui connaissent E. depuis qu'elle est toute petite et qui ont fait une partie du travail de pédagogie à ma place avec certaines personnes.

Donc, effectivement, quand tu es parent d'enfants trans si jeune, tu as quand même une grosse part de pédagogie, d'explication et toujours en avançant un peu masqué.

Après par contre, côté famille, ça ne s'est pas du tout bien passé et je ne suis plus en contact avec mes parents. J’ai essayé de faire ça en étapes mais quand j'ai commencé à dire : « Mon enfant va commencer à porter des robes » nous avons eu droit à des paroles horrible avec les reproches classiques : « Vous faites des choses affreuses pour votre enfant ! Elle va souffrir à cause de vous ! Et les taux de suicide… Les opérations... »

Du côté de la famille de mon conjoint, par contre, ça a été accepté à bras ouverts. Ça, c'était trop cool. Il y a des gens qui me disent que l'acceptation est une question de génération. Dans notre cas, je dirais que ce n'est pas une question de génération mais une question d'ouverture d'esprit. La capacité à accepter l’autre comme il ou elle est. La grand-mère de mon conjoint a 91 ans, et elle a directement dit : « Si c'est ce qui lui convient, tant mieux ! Je risque de me tromper, mais elle fait comme elle veut. » Et elle ne s'est jamais trompée.

La rupture avec mes parents s'est faite sur le changement de prénom. C'était vraiment deux modes parentaux complètement différents et je pense que c’est le cœur du problème. Pour mes parents, ceux qui détiennent la vérité, ceux qui savent, ce sont les parents et les enfants se conforment, quelle que soit l’âge des enfants.

Nous, on considère qu’on accepte de base nos enfants, on les soutient du mieux qu’on peut, qu’on aime nos enfants indéfiniment de ce qu’il et elle. Quels que soient les chemins qu’ils prennent.

Par exemple, mon fils est très garçon. Il adore le foot et son rêve est de devenir joueur de foot et militaire français. Je l'accepte aussi tel qu’il est, même si ces rêves correspondent moins à mes valeurs (rires).

Magali

C’est une vision plutôt saine de la parentalité, considérer qu’en tant que parent votre rôle est d’accompagner vos enfants sur leurs chemins…

Sonia

Oui… Sur notre compte Instagram de parents d’enfants trans qu’on a créé récemment, on parlait de l’article de Médiapart qui raconte comment certains parents réagissent mal à la transition de leurs enfants.

Dans l'article, il y a des propos très violents des parents qui sont rapportés, avec des incitations au suicide, des maltraitances.... Et une personne nous a envoyé un message pour nous dire que ce qu’elle trouvait violent c’était qu’on encourage nos enfants à transitionner.

Et j'étais là : « On parle quand même d’un côté de parents qui accompagnent comme ils peuvent leurs enfants et de l’autre de parents qui disent à leurs enfants de se suicider. Et le plus violent, c'est nous ? » Une inversion totale de la violence… 

La seule température que je prends, dans tout ça, c'est comment elle se sent. C'est ça qui est important. C'est une enfant joyeuse, qui n'a pas de problèmes à l'école, qui s'est fait plein de copines, qui navigue dans la vie avec un aplomb que je n'ai jamais eu. C'est le seul truc qui me permet de dire si on va dans la bonne direction ou pas.

Magali

C'est ça le curseur normalement… Est-ce qu'on pourrait parler des actualités spécifiques qui font qu'en ce moment, il y a une mobilisation des parents d'enfants trans ?

Sonia

Et des personnes trans… Et de la communauté LGBTQIA+… Et des féministes…

Il y a eu plus de 25 000 personnes qui ont manifesté pour les personnes trans dimanche 5 mai. Je pense que ça ne s’était jamais vu avant. C’est énorme ce qui se passe !

Tout ça a commencé avec les paniques morales aux États-Unis et en Grande-Bretagne, avec la restriction des droits des personnes trans. Des trucs horribles du genre : les enfants trans doivent utiliser les toilettes attribuées à leur « sexe biologique », ce qui entraîne des agressions. Ou encore les services sociaux peuvent lancer des enquêtes sur les parents qui soutiennent la transition de leurs enfants. Ça pourrait aller jusqu'à faire placer leurs enfants dans des familles d'accueil.

Côté Grande-Bretagne, il y a une recrudescence de transphobies visant les enfants trans. Une enquête affreuse auprès des enfants trans a permis la remise en question des transitions médicales (accompagnement, bloqueurs de puberté, etc).

En France, la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio - qui n’est pas connue pour ses positions transfriendly* (au moment du vote de l’interdiction des thérapies de conversion, elle a déposé des amendements pour supprimer le mot « identité de genre » dans le texte, excluant de fait les personnes trans du texte) et qui reçoit les fémellistes transphobes Dora Moutot et Marguerite Stern - a décidé de faire un rapport sur l’accompagnement des enfants trans, sous couvert de les protéger. Pour cela elle a diligenté l'Observatoire de la Petite sirène. Cet observatoire est un organisme qui manipule les faits et utilisent désinformations et contre-vérités dans sa lutte pour interdire les transitions médicales et sociales des enfants trans.

Cette offensive sur les enfants trans ne date pas d’hier et est la résultante d’une stratégie dégueulasse de la part de ces collectifs transphobes tels qu’Ypomonie et la petite Sirène de s’attaquer aux droits des enfants trans pour commencer plutôt qu’à ceux des adultes trans (cf l'article de Médiapart), avec l’idée que ça sera plus facile car les enfants n’ont pas de voix. On a vu des livres, des interviews des parents d’Ypomonie, des documentaires sur M6 tous plus transphobes les uns que les autres .

L’idée étant qu’on s'inquiète pour les enfants, qu’on veut les protéger de « l'idéologie transgenre », de la « contagion sociale », de l’effet de mode, des « transactivistes » qui influencent nos enfants, etc.

Et donc ça, ça a été un peu sporadique depuis 2020 et en 2023, cette sénatrice a décidé qu’il fallait s'attaquer au problème avec Caroline Eliatcheff et Céline Masson de l'Observatoire de la Petite sirène.

Elles n’ont d’abord invité que des collectifs et des « scientifiques » transphobes. Mais elles ont quand même été obligé d’inviter des associations trans comme Réseaux trans Santé, Outrans, Grandir trans...

Sauf que leurs propos ont été détournés, déformés et uniquement rapportés s’ils servaient la parole transphobe et ne constituent qu’une infime partie du rapport, entièrement constituée de paroles transphobes. D’ailleurs le rapport est d’abord sorti en intégralité sur le site de l'Observatoire de la Petite sirène.

Et puis finalement peu après la sortie officielle du rapport, la sénatrice a déposé cette proposition de loi. Et, les députés RN, trouvant que c’était une bonne idée, ont décidé de proposer eux aussi une proposition de loi à l’Assemblée nationale.

Peu de temps après est sorti le torchon transphobe, je ne peux pas employer le mot de livre pour cette œuvre de fiction de bas étage, Transmania par Dora Moutot et Marguerite Stern.

Les attaques semblent vraiment avoir été coordonnées pour porter la question trans sur le devant de la scène. Bien évidemment il y a énormément de désinformation, de mensonges, de contre-vérités sur ce que sont les bloqueurs d'hormones, sur ce qu’est une transition sociale et médicale chez les enfants…

Quand même on peut féliciter pour cette fois le droit français parce qu’elles n’ont pas pu faire la demande de la suppression de la circulaire Blanquer car elle a été définitivement validée par le conseil d'État.

Magali

La circulaire Blanquer, c'est pour dire qu'à l'école, on doit respecter la transition sociale ?

Sonia

Oui. Elle a ses défauts, notamment sur la question de l'autorité parentale. Il existe des cas d'enfants où les parents sont séparés et où, majoritairement, le père n'accepte pas la transidentité de l'enfant et donc refuse la transition sociale. C'est un pouvoir pour ces personnes-là d'action sur leur famille et sur leur enfant. Du coup, sans l'accord des deux parents, tu ne peux pas faire ta transition sociale.

Mais dans les cas où ça se passe bien, c'est un super outil. Nous, ça nous a aidé sur le changement de prénom, clairement. Parce que les personnels de l'Éducation nationale ne sont pas formés, ne sont pas sensibilisés. Donc c'est un peu au petit bonheur la chance. Ça dépend sur qui tu es. Nous, on a eu beaucoup de chance.

Donc voilà d'où part la mobilisation actuelle, elle répond à ces attaques coordonnées.

Il y a eu un formidable soulèvement des coordinations, des associations, des influenceur·euses aussi pour se mobiliser. Pour nous, parents d’enfants trans, on s'est dit que c’était super mais qu’il fallait aussi qu’on soit là, pour porter la voix de nos enfants. Nous voulions aussi donner un autre point de vue en disant : « Nos enfants vont bien quand on les soutient. »

Magali

Et donc, vous avez créé une association, si j'ai bien compris ?

Sonia

Non, tout part de l'association Grandir Trans qui existe depuis 2021. Quand je me suis posée des questions pour E., ça a vraiment été ma première entrée. Grâce notamment au super livret qui explique ce qui est potentiellement en train de se passer, les étapes, les doutes, les questions que l’on se pose en tant que parents.

En complément de l’asso, il y a aussi un groupe Facebook privé qui a été créé pour tous les parents d'enfants en questionnement. Et pour nous, ça a vraiment été notre bouée de sauvetage.

En septembre dernier, ce groupe s'est fait infiltrer une énième fois par le collectif Ypomoni. Une de leur stratégie est d’infiltrer les groupes de soutien aux personnes trans, de lire tout ce qui s'y passe, de faire des captures d'écran et après de diffuser les captures d'écran sur leur propre compte pour alimenter l'offensive et la panique morale. Suite à ça, l’administratrice du groupe n’en pouvait plus et elle a fermé le groupe. Pour moi, ce n’était pas possible. J’avais tellement besoin de pouvoir échanger avec d’autres parents. Et je n’étais pas la seule. Nous avons décidé de recréer un groupe et c’est ce qu’on a fait. Il y a moins de monde qu'auparavant, mais on est quand même une centaine et les parents continuent à arriver.

Dans ce nouveau groupe, je me suis rapprochée de 2 membres qui avaient aussi envie d’agir, de militer, de parler, de témoigner…

Et donc, en parallèle de Grandir trans, on a créé un compte Instagram qui s'appelle Nos enfants trans.

Ce compte est d’abord en réaction à ce qui se passe, mais je pense qu'on aimerait bien y développer plein de sujets, notamment des témoignages, mais aussi, qu'est-ce que c'est la transidentité chez les enfants ? Comment on a accompagné nos enfants ? Les différences entre une transition jeune et une transition ado ? De quoi nos enfants ont vraiment besoin ? C'est un petit terreau où on a toute liberté pour porter les sujets qu'on veut.

Mais le réseau d'entraide et de pair-aidance entre parents, c’est via Grandir Trans et c’est tellement précieux.

En tant que parent, je remercie vraiment les parents qui s’y trouvent. Parce qu’on peut vraiment poser toutes les questions qu’on se pose. Et certaines qui peuvent paraître très bêtes pour les personnes trans. Mais on se soutient mutuellement dans les coups durs quand les enfants ne vont pas bien mais aussi dans les moments heureux. Quand on est confrontée à cette situation dans une société transphobe, c’est un soulagement de bénéficier de cet espace-là.

Magali

Justement, j’avais une question sur l’accompagnement des parents d’enfants trans. Votre rôle en tant que parent est d’accompagner votre enfant sur son cheminement, mais en tant que personnes cis dans une société cis-normée, ça n’est pas quelque chose qui va de soi. Comment vous avez fait pour trouver de l’aide pour savoir comment bien soutenir ?

Sonia

En plus des groupes, ce qui nous a beaucoup aidé, c'est d’être accompagnés par un thérapeute, une personne concernée. C'est Morgan Noam, qui est très actif et très pédagogue sur la transidentité et le genre sur Instagram. Dans les discours transphobes, on entend souvent dire que les personnes trans « veulent absolument que vos enfants deviennent trans ». Et en fait la première chose qu'il nous a dit, c’est : « OK, elle questionne son genre et il y a plusieurs chemins possibles. Potentiellement, soit elle sera non-binaire, soit elle va revenir à son genre assigné, soit effectivement, elle sera trans. L’important c’est qu’elle puisse expérimenter et qu’elle se sente soutenue dans cette exploration* »

Il a toujours pris des précautions pour dire que ça pouvait bouger, que ça pouvait changer.

Magali

Il ne faut pas pousser non plus dans une direction spécifique.

Sonia

Oui et on le dit aussi dans le groupe Facebook, de faire en fonction de l'enfant et que c'est lui qui dicte le rythme. On ne va pas ni trop en avant sur ses demandes, ni trop en arrière.

Donc, le curseur c’est de poser régulièrement des questions à son enfant, du genre : Comment tu te sens ? Est-ce que ça, c'est OK ? Comment on fait ? De quoi tu as besoin ? Nous on a commencé à lui acheter des robes ou des habits un peu féminins à partir du moment où elle a commencé à prendre des T-shirts à moi et de faire des robes avec mes T-shirts. Je ne suis pas allée tout de suite acheter des robes au premier signe. On a attendu que le besoin soit clairement exprimé.

Je pense quand même que se faire accompagner par Morgan Noam a été la meilleure chose qu'on ait faite, la meilleure chose qu'on se soit offerte et qu'on ait offerte à E. Parce qu'effectivement, il n'avait pas du tout ce discours de genre : « Il faut faire ci, il faut faire ça. » Non, c'est plutôt toujours : « Comment elle se sent ? Comment elle vit la chose ? » Ça, c'est un enseignement que même sur d’autres sujets, en tant que parents, on va garder toute notre vie.

Et pareil sur le changement de prénom. En juillet 2022, elle lit le livre "Je m'appelle Julie" de Laurier The Fox, sur le changement de prénom.

On a temporisé jusqu’au moment où ce n’était plus possible de la genrer au féminin à la maison et au masculin à l’école, où ça commençait à la faire souffrir. Et ensuite, ça s'est fait en trois jours. C'est-à-dire que jeudi soir, je lui dis qu’on était d’accord pour en discuter. Le vendredi midi, elle était au taquet en nous demandant : « Alors mon nouveau prénom ? »

Magali

Là, le besoin était affirmé.

Sonia

Oui, le besoin était clairement identifié. Une anecdote drôle sur le changement de prénom : Dès l’après-midi, quand je l'appelais avec son ancien prénom, elle ne répondait plus. Et puis après, je disais son nouveau prénom tout doucement et elle était là, au taquet, direct.

J’ai essayé de faire un truc en disant : « Est-ce qu'on peut faire comme le pronom ? On le garde un peu entre nous, on le teste et tout ça. »

Mais que nenni ! Elle est arrivée le vendredi à 13h35 à l'école, elle a dit : « Maîtresse, j'ai un nouveau prénom, mais je ne peux pas te le dire. » (rires).

Magali

L’une des choses qui m’intéressaient quand on a discuté de la possibilité de faire une interview c’est de discuter de comment on fait en tant que parent militant pour les droits de ses enfants trans pour protéger sa famille. Parce que c’est un sujet qui amène beaucoup de violence, et pas uniquement en ligne, et qui peut amener de vrais risques. Alors, comment on fait pour trouver l’équilibre entre lutter pour les droits de son enfant et ne pas le mettre (ainsi que soi-même) en danger ?

Sonia

Pour nous c’est une question qui n’a pas de réponse parfaite, c’est encore en cours de réflexion. Mais l’anonymat est notre outil principal.

La première chose, c'est elle. C'est une enfant trans, mais c'est aussi et surtout une enfant qui fait 150 000 trucs et on n'a pas envie qu'elle ne soit vue qu'au prisme de sa transidentité.

Et donc l’anonymat c’est aussi une façon de ne pas outer notre enfant trans. C’est pour éviter les menaces mais c’est aussi pour laisser à notre enfant la possibilité de ne pas être uniquement perçue que comme une enfant trans.

Pour moi, c'est hyper important.

Je trouve que ma fille est trop jeune pour avoir à porter ces combats sur le devant de la scène. Elle mène déjà suffisamment de combat du fait de sa différence. Mais moi, j'ai envie de me battre. Pour faire en sorte qu'elle puisse avoir autant de chance que les autres enfants.

Et donc la première chose qu’on a fait avec mon conjoint c’est d’anonymiser complètement tout sur Facebook. Aussi parce qu'on n'avait pas envie que les collectifs Ypomonie, observatoire de la petite sirène et tout ça, nous mettent une flèche sur le dos.

L’embêtant c’est que pour tout ce qui est pétition et tout ça, c'est important quand même d’avoir de la visibilité. Et pour ça, j'ai résolu le truc en prenant un faux nom.

Et sur le compte Instagram nos enfants trans, on ne fait que du texte.

Mais là où ça pose problème c’est quand on nous demande de participer à des émissions vidéo et juste les voix ça n’était pas possible. C’est forcément du présentiel avec nos visages. Et là, ça pose de vraies questions sur la limite de l’anonymat.

Après, on a l'exemple d’autres personnes qui, effectivement, milite à visage découvert. Leur compromis, c’est de parler de leur enfant, mais de ne jamais montrer leur endant, de ne jamais donner de détails. Et c'est peut-être une autre piste.

Mais quand on voit ce qui se passe sur le compte d'Agressively Trans, quand elle partage toutes les menaces de mort, les messages de déshumanisation, toutes ces violences, ça me fait trop flipper. Pareil pour les enfants trans qui ont été interviewé et dont les vidéos ont été détournées de manière crasse par des personnes d’extrême droite.

On a vraiment peur pour nos enfants. Peur de la transphobie de la société, pas de leur transition.

Magali

Dernière question, qu’est-ce qu’on pourrait faire nous les personnes alliées pour soutenir le combat des personnes trans en général, et des enfants trans en particulier, qui sont vraiment attaqués en ce moment spécifiquement ?

Sonia

Partager les bonnes informations. Notamment l’association Toutes des femmes a produit un super argumentaire sur les enfants trans, un plaidoyer auprès des sénateur·rices, qui rétablit la vérité face aux mensonges et à la désinformation.

Pour moi, c’est important de s’emparer de ces arguments tout prêts pour débunker tous ces discours qu’on retrouve constamment sur ces sujets. Ça, c'est le plus important. Défendre notre parole auprès des personnes, faire de la pédagogie, prendre la défense des enfants trans et ne rien laisser passer.

Et puis, ce que tu fais là, en me donnant la possibilité d'avoir un petit espace à moi, qu'après je vais pouvoir diffuser partout, c’est un super acte. Prendre le temps, porter cette parole, donner des espaces, faire en sorte que les personnes trans puissent s'exprimer... Parce que là, on le voit, les seules personnes qui sont invitées sur les plateaux de télé, et c'est dramatique, c'est les transphobes, que ce soient les « fémellistes » d’extrême droite Dora Moutot et Marguerite Stern ou les personnes de l'Observatoire de la Petite Sirène, la sénatrice transphobe…

Donner la possibilité d'arrêter la désinformation, ouvrir des espaces de parole, ça, c'est hyper important.

Et puis, venir, soutenir, faire du soin. Par exemple, dimanche 5 mai, on n'avait pas la force d'aller dans les manifs. On s'est fait un petit goûter entre personnes concernées et nous avons aussi invités des copains et des copines qui ne sont pas du tout concerné·es par la question. Et ielles sont venues et je les en remercie parce que ça, c'est déjà soutenir.

Aller aux manifs, porter nos voix, porter la voix de nos enfants. C'est essentiel.

Parce que et je pense que c’est un message qui est très bien passé et heureusement, c’est que ça nous concerne toutes et tous. Parce que l’histoire nous l’a montrée maintes fois, les fascistes se concentrent sur le groupe minoritaire le plus fragilisé pour ensuite s’attaquer au groupe suivant.

Magali

Est-ce que tu voudrais rajouter quelque chose pour finir ?

Sonia

C’est très important de signer les pétitions. Il y a deux pétitions qui sont très importantes. Il y a la pétition de toutes des femmes « Juge pas mon genre », qui est hyper importante parce qu'elle pourrait être en appui avec la proposition de Mélanie Vogel.

Et puis, même si elle n'a pas été beaucoup signée et partagée la tribune qu'on a faite avec Grandir Trans sur Libération. Elle est très importante parce que non seulement elle démontre la désinformation et la problématique de ce rapport, mais elle porte aussi des demandes qui sont concrètes et qui sont vraiment essentielles pour nous. C'est-à-dire d'avoir plus d'unités spécialisées qui soient formées sur la transidentité, mais version non pathologique, comme ce qui est fait à la Pitié Salpêtrière et à Debray. Il y a des demandes aussi par rapport à l'éducation nationale, avec de la sensibilisation vraiment très importante au niveau des instituteurs et des institutrices, en école primaire et après au collège et tout. Et une égalité aussi sur les changements de prénom.

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